Ombres libanaises

Mûriers sauvages
En posant le « mûrier sauvage » comme éponyme de son récit, Imane Humaydane Younes entraîne le lecteur dans une aventure qui s’annonce comme des nuages d’orage dans un paysage méditerranéen d’éternité sereine : un domus comme il y en a tant en Méditerranée, ici dans la montagne druze du Liban. Un récit au cœur de l’Orient si « compliqué » pour le regard occidental qui pose le linceul de l’exotisme lorsqu’il ne comprend pas que les pensées sont aussi écrites dans le bois, la pierre ou sur la métaphore d’un arbre — ici le mûrier, cette nature qui anticipe tout ce que la culture a de noble, la soie.

Un patriarche autoritaire, à l’automne de sa vie, règne sur un gynécée. Un lourd secret plane sur les lieux et les gens : sa dernière épouse, mère de Sara, l’héroïne / témoin / narratrice du récit, a quitté le maître des lieux, son mari, et « la grande maison », qu’on aurait baptisée « le château » comme dans le Bordelais, si les mûriers étaient des vignes. Sara, toute en intériorité, la fille du secret, est en quête du secret de ses origines. « Ta mère est partie à la recherche de son âme », lui répète-t-on sans cesse pour toute réponse. L’âme de cette mère invisible est en errance, telle celle d’une chamane. Mais l’âme de Sara, son être, son devenir partent en une quête, avec une immense solitude comme seule compagne, dans un monde du silence, un labyrinthe de signes fugaces. Qui était ma mère ? Vit-elle ? Où, comment l’atteindre ? Toute la temporalité, tout l’imaginaire de Sara en sont investis.

D’autres figures du Liban d’aujourd’hui traversent la scène de ce théâtre qui relève autant de la tragédie grecque — on pense à Alceste, pour la mère absente — que du théâtre d’ombres, pour ce qui est des habitants d’un pays à l’épreuve depuis tant d’années. On découvre des figures masculines inconsistantes : le frère, l’amant qui deviendra non pas l’époux mais le père de l’enfant à naître. Tous ces hommes n’ont qu’une idée : fuir ce monde crépusculaire. Les mûriers qui, comme le dit un maître chinois, ont besoin d’« une mère adoptive du ver à soie, vêtue simplement et proprement », au risque de les voir retourner à l’état sauvage. Habitués que nous sommes au schéma œdipien qui fait notre ordinaire, le lecteur est pris dans cette féminité si prégnante, celle de l’absence si présente de la mère. « Maman… je veux dire mon enfant… », s’entend répondre Sara en serrant sa petite Myriam dans ses bras. Elle réussit à s’échapper, « pour trottiner comme un oisillon qui voudrait voler à peine sorti du nid ». Scène de clôture du voyage de cette âme en quête des origines, de soi.

Le risque principal, s’agissant de la littérature des cultures et sociétés que nous préférons voir dans un exotisme de bon aloi entre l’Orient et l’Occident, c’est d’anticiper la demande d’altérité du lecteur occidental, et de privilégier les auteurs et les textes qui n’hésitent pas à assumer une fonction de « pont » entre les deux rives. Le fantasme de la « différence Orient / Occident » en voie de compatibilité en est une. Imane Humeydane Younes tourne résolument le dos à cette tentation de caresser le lecteur occidental dans le sens du poil. On a affaire en l’occurrence à une vraie écrivaine de la République des lettres ; le voyage dans lequel elle nous entraîne en vaut la peine. L’écriture est finement ciselée, servie par une traduction remarquable de Valérie Creusot, si sensible aux fragrances, à la sonorité des termes vernaculaires, au mot juste. Elle est rapide et nerveuse, sereine et en attente, frémissante selon la temporalité et l’action.

Altan Gokalp – Le Monde Diplomatique